Lu pour vous : A Auch, la mort d’un jeune révèle les tensions enfouies d’une petite cité

Source : Mediapart par Emmanuel Riondé





Auch (Gers), envoyé spécial.– Un mort et deux blessés. C’est le bilan de la sortie de route, vendredi 13 septembre en fin d’après-midi, d’une Peugeot 1007 bleue qui filait sur la petite route reliant les villages de Pessan et de Pavie à quelques kilomètres d’Auch, dans le Gers. La préfecture parle d'un « barrage forcé » par une « voiture fonçant à toute allure », lors d'un « contrôle routier ». Adam, jeune Auscitain d'origine tchétchène, en BTS, n'avait pas encore 18 ans.


Passager du véhicule ce soir-là, il est mort dans l'accident. Le second passager a été relâché après sa sortie de l'hôpital et quelques heures de garde à vue. Yannick L., la vingtaine, peintre en bâtiment vivant encore chez ses parents dans un village voisin, qui conduisait le véhicule a, lui, depuis été placé en détention provisoire à Agen.

Ce dernier est aujourd'hui le seul mis en examen. Il devra répondre de « tentative d’homicide sur personne dépositaire de l’autorité publique » pour avoir foncé sur un policier, de « recel de vol » pour avoir été au volant d'une voiture volée et d’« homicide involontaire par conducteur et blessure involontaire par conducteur ».

Le dossier a été confié au parquet d’Agen (Lot-et-Garonne) et un juge d'instruction a été saisi. De son côté, le parquet d'Auch a saisi l'IGPN pour enquêter sur l'usage d'une arme par un policier lors de cette séquence. Selon la procureure de la ville, Charlotte Beluet, face à la voiture, un policier a en effet ouvert le feu « en situation de déséquilibre en se jetant en même temps sur le bas-côté de la route pour ne pas être percuté ». L'autopsie a montré que le corps d'Adam ne présentait aucune « lésion balistique ». Le jeune homme serait mort d'une « fracture des cervicales » survenue au cours de l'accident.

L'enquête de l'IGPN, toujours en cours, devra cependant dire si l'usage d'une arme était nécessaire, et si une balle a atteint le véhicule et éventuellement provoqué sa sortie de route. Selon les éléments de son récit, que nous avons pu recueillir par diverses sources, le conducteur dit bien avoir entendu une « détonation ». Souhaitant échapper au contrôle de police, il s'est engagé sur le « bord de la chaussée » à vive allure et son véhicule est devenu « incontrôlable » avant de partir en tonneaux sur le bas-côté. Sa défense, assurée par deux avocats des barreaux d'Auch et de Toulouse, plaidera le fait que, comme l'assure le jeune homme, il n'a jamais souhaité heurter un policier et encore moins le tuer, mais au contraire l'éviter et fuir.

Dès le vendredi soir, à Auch (quelque 20 000 habitants), s'ajoute au drame un événement que personne n'avait vu venir : le quartier du Garros, seule ZUP du département, s'enflamme. Voitures et mobilier urbain incendiés, camions de pompiers caillassés. La nuit suivante, même scénario, en plus intense. Et deux jours plus tard, dans la nuit du mardi au mercredi, d'autres dégâts ont lieu dans le centre-ville. Le 20 septembre, la préfecture dressait un bilan de « 25 véhicules incendiés, 7 endommagés par propagation du feu, 8 containers à poubelles incendiés et deux abribus détériorés ». Du jamais vu dans la capitale gersoise.

Selon la procureure d'Auch, « les investigations sont encore en cours » pour tenter d'identifier les auteurs de ces dégradations matérielles. Mais dix jours après le début des événements, seules cinq personnes avaient été interpellées, dans le centre-ville, avant d'être rapidement relâchées, faute d'éléments à charge.

Dans le quartier du Garros, le choc est violent. Le mardi suivant le week-end d'émeutes, à l'initiative de la mairie, de la préfecture et de l'académie, des personnels sont intervenus dans les écoles du quartier pour donner la parole aux enfants et les rassurer. Patrick, 61 ans, qui y vit depuis 45 ans, dit avoir « chopé la trouille de sa vie » quand un voisin l'a appelé, le vendredi soir, pour le prévenir qu'une caravane était en train de brûler au bas de sa tour. Il a mis « un quart d’heure » à s'habiller, « tellement je tremblais de partout », avant de descendre déplacer sa voiture. Lui et d'autres témoins rencontrés évoquent des personnes « cagoulées et vêtues en noir, mobiles et organisées ».

Philippe Baron, vice-président à la politique de la ville et à la cohésion urbaine de la communauté d'agglomération du grand Auch, parle, lui, d'un « niveau de violence et de déchaînement totalement inattendu et inhabituel » et promet : « On va se poser avec tous les partenaires et analyser finement les raisons de ce déchaînement. Qui a fait ça ? J’avoue que ce qui vient de se passer relève d’une dynamique qui nous échappe… »

Contrairement à ce qu'indiquait le premier communiqué de la préfecture, aucun « des occupants du véhicule » ne résidait dans le quartier. Le jeune homme tué y comptait des amis mais vivait avec ses parents en ville ; quant au conducteur, il n'avait, lui, que quelques vagues connaissances au Garros. C'est pourquoi « les gens ont dissocié les deux événements », l'accident mortel et la flambée de violences urbaines, analyse Cathy Daste-Leplus, adjointe à l'éducation du maire (PS) de la ville Christian Laprébende, et vivant depuis plus de vingt ans dans le quartier. « Et ils n’ont pas compris pourquoi c’est venu taper si fort ici. » Par simple « mimétisme » des jeunes des cités urbaines, comme répondent nombre d'interlocuteurs ?

L'allégation, qui se veut dénigrante, n'est pas infondée si l'on prête attention à ce ressort essentiel : l'interaction avec la police au moment de l’accident. « Regardez ce que disent les tags, souligne un cadre de la ville qui souhaite garder l'anonymat. Pour moi, ce n’est pas la mort du jeune qui a déclenché les violences mais le fait qu’un policier a sorti son arme. » Durant le week-end d'émeutes, des messages explicites ont été tagués sur l’Algeco faisant office de bureau de poste au Garros : « Œil pour œil, dent pour dent » et « Tu tires, on tire ».

Mehdi*, Jeremy*, Mathieu* et Sami*, tous entre 25 et 30 ans, sont nés au Garros ou y ont grandi. Ce sont des Auscitains. Ils disent avoir vu, depuis « deux ou trois ans », les tensions s'accroître avec la police dans le quartier. « Ils se permettent beaucoup de choses, grince Jeremy : « Il n’y a pas longtemps, un gamin qui fumait son joint s’est échappé lors d’un contrôle. Le lendemain, le flic l’a vu, est sorti de la voiture, lui a mis trois gaufres dans la tête puis est reparti… C’est normal, ça ? Pourquoi il n’a pas fait une interpellation réglo ? »

Un projet de rénovation sur huit ans

Pour eux, le drame du vendredi 13 est en partie le fruit de cette relation dégradée : « Les flics se sont crus dans un film et les jeunes aussi… mais personne n’était au niveau », déplorent-ils. Au fil de la discussion, se dévoile un vécu assez éloigné de l'image, volontiers véhiculée par les responsables de la ville, d'un quartier paisible et tout autant cosmopolite que gascon. Se fait plutôt entendre le récit d'une France rurale de la discrimination de basse intensité : « Ici dans la cité, il y a beaucoup de communautés, y compris des prolos blancs, mais aucune n’est majoritaire et ça vit bien ensemble, témoigne Sami. Mais dès qu’on sort, qu’on dit qu’on est du Garros, ou que ça apparaît sur nos CV, c’est mort… »

Pêle-mêle, sont comparés les mois de prison ferme dont quelques-uns d'entre eux ont écopés, plus jeunes, pour des menues affaires de shit aux « fils d’agriculteur qui font pousser des pieds de beuh chez eux... » sans jamais goûter à la pénitentiaire. Ou les descentes policières régulières dans le bar à chicha de la ville, « alors qu’on y est juste à regarder des matchs peinards, tandis qu’à côté les rugbymen pètent tout quand ils font la fête, et ça passe tranquille ! ». Le tout raconté avec le fatalisme de ceux qui ont eu le temps de vérifier que ce traitement différencié était solidement ancré dans les mœurs.

Le quartier bénéficie pourtant d'une attention particulière depuis plusieurs années, rappellent les élus en chœur. Érigé en 1962 pour loger notamment des rapatriés d'Afrique du Nord, le Garros accueille aujourd'hui autour de 3 000 habitants issus en grande partie des communautés maghrébine, subsaharienne et est-européenne. En 2013, il avait été choisi par François Hollande, alors à l’Élysée, pour lancer sa réforme de la politique de la ville. Depuis, un projet de rénovation a vu le jour, étalé sur huit ans et validé en décembre dernier par l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU). Budget : 73 millions d'euros.

Deux tours sont déjà tombées, d'autres suivront. De nouveaux aménagements, équipements et des logements rénovés sont prévus. Mathieu* et Jeremy* notent, eux, que dans le même temps où étaient annoncées ces dépenses mirifiques, le Conseil départemental a coupé les subventions de la seule association de prévention installée sur le quartier, qui faisait « du super boulot ». Philippe Baron, l'élu à la politique de la ville, ne l'ignore pas : « On a fait le maximum pour maintenir un niveau minimal de prévention et d’éducateurs spécialisés sur le quartier mais, de fait, les budgets ont été baissés et la présence est moindre… », reconnaît-il. « Du lundi au vendredi, il y a des éducs professionnels dans la cité aux heures de bureau, mais le week-end, c’est fini, tout le monde s’en va ! », déplore Isabelle Labart, responsable de la régie de quartier.

Dans la partie basse de la cité, on croise Lucien*, Pablos* et Damilson*, plus jeunes, un peu excités, qui demandent à voir la carte de presse et font de la provoc. L'un d'eux est celui qui a récemment pris « trois gaufres dans la tête » par un policier. Pablos* confirme les mauvaises relations avec les pandores : « Les policiers viennent la journée, le soir, ils nous cassent les couilles pour un pétard ! » Sollicitée, la préfecture évacue le sujet : « Les tensions entre les jeunes des quartiers et la police ne sont pas propres au Garros. C’est un problème national, non ? »

Avant de reprendre leur conciliabule à l'entrée de la salle polyvalente, les trois jeunes hommes ont un mot pour Adam : « C’était pas un mec à problème, il avait jamais fumé un pétard, il buvait pas, lui, c’était les études, le sport, il rêvait de plein de choses... ». Et un autre pour la police : « Fallait pas qu’ils tirent… » Adam faisait de la boxe au Ring auscitain qui lui a rendu un discret hommage sur les réseaux sociaux. La mairie a proposé son soutien à la famille. La rumeur du quartier, non démentie, dit qu'il connaissait à peine Yannick, qui, vendredi 13, lui a proposé de le déposer un peu plus loin. L'un est mort. L'autre est aujourd'hui emprisonné à Agen où il mesure, explique l'un de ses avocats, qu'il portera toute sa vie « le fardeau moral » de cette virée tragique.



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